Les musées préservent le passé. Le recyclage préserve l’avenir. Ceux qui ne participent pas risquent de se croire supérieurs aux autres et d’abuser de leur critique de la société pour servir leurs intérêts privés.
Theodor Wiesengrund Adorno[1]
Mon premier contact avec le travail de Pascale Ract, lors d’une visite dans son atelier, aux Lilas, en novembre 2023, a été très déstabilisant : des rognures de bûches, des lamelles de bois de placage, des peaux d’orange desséchées, des éclats de granit ou de marbre, des fragments de troncs flottés… Je me trouvai face à des œuvres au statut indéterminé, séduisantes, certes, mais peut-être un peu trop… Encore que, en y regardant bien… Très vite, constatant probablement mon désarroi ou ma perplexité, l’artiste, avec son lumineux sourire, m’a expliqué qu’elle se sentait proche de l’artisanat dans son approche du geste, des processus qu’elle appliquait et de sa relation aux matériaux. Très vite, me vinrent alors à l’esprit ces mots durs – et souvent injustes – d’André Malraux : « J’appelle artiste celui qui crée des formes… et artisan celui qui les reproduit, quel que soit l’agrément ou l’imposture de son artisanat[2]. » Faux et archifaux dans le cas de Pascale Ract puisque, de toute évidence, elle crée des formes originales, inédites, et on ne décèle ni imposture ni volonté d’agrément dans sa démarche. Et pourtant, on y perçoit clairement des caractéristiques propres à l’artisanat, ne serait-ce que dans son souci permanent pour la matière première, son respect – son amour, pourrait-on dire – pour la matière brute, les techniques des métiers manuels, les procédés de réalisation, l’intégration des produits résultants dans leur environnement… J’arrivai alors à la conclusion, que je me trouvai face à une manifestation de cet Artisanat Furieux chanté par René Char :
La roulotte rouge au bord du clou
Et cadavre dans le panier
Et chevaux de labours dans le fer à cheval
Je rêve la tête sur la pointe de mon couteau le Pérou[3].
Autant de fenêtres ou de portes ouvertes vers la surprise, le rêve et la poésie… le tout sur la pointe du couteau…
Dans son atelier, Pascale Ract fabrique ce qu’elle appelle des pièces détachées, réalisées avec des matériaux collectés çà et là, sans idée préconçue de l’usage qu’elle pourrait en faire. Elle les choisit, parce qu’ils la touchent, parce que leur énergie la saisit, sans nécessairement savoir pourquoi. Ils peuvent provenir du sol de son lieu de travail ou de ses promenades, notamment dans sa Savoie natale où elle réside et crée pendant une partie de l’année. Elle les range sur les étagères de son atelier, quelquefois pendant de nombreuses années, en l’attente d’une opportunité – d’un appel irrésistible, selon ses propres mots – propice à leur utilisation. Le moment venu, elle les combine dans des structures, plus ou moins grandes, souvent suspendues, parfois in situ.
C’est une de ces pièces anciennes, Le temps d’un geste, 2015, qui m’avait frappé d’emblée lors de notre première rencontre. Immense tapisserie murale de plus de trois mètres de hauteur sur près de deux de largeur, elle juxtapose et superpose, cousus sur un treillis métallique, des copeaux d’essences diverses. Pour cette œuvre, dont la gestation fut lente, Pascale Ract a collectionné des rognures de sculpture sur bois qui jonchaient le sol de l’atelier où elle travaillait. À force de les regarder empilées, elles ont fini par l’interpeller, déclare-t-elle. Leur forme était, à ses yeux, chargée de l’énergie singulière de la taille du sculpteur. Complétés par des dons de ses amis, elle les a assemblés dans cette sculpture proliférante en suspension. La verticalité de la composition résultante lui confère une gravité et un volume qui faisaient défaut, dans leur état primitif, aux matériaux qui la constituent. On y perçoit aussi un écho au travail, à la détermination des artisans dont ils sont les témoignages, les reliques[4] de l’activité. Présentée in situ, dans les branches d’un arbre, cette étonnante proposition referme une boucle, renvoyant une matière doublement morte – abattue, débitée, utilisée, puis délaissée – vers sa source vivante… Une évocation du cycle de la vie, auquel on pourrait presque donner un sens religieux : naissance, mort, rédemption et ascension…
Cette œuvre, comme beaucoup d’autres de Pascale Ract, peut aussi se lire comme un palimpseste. En effet, derrière l’écriture de notre plasticienne, on peut déchiffrer celle des artisans en taille directe qui ont laissé ces chutes comme s’il s’agissait de négatifs de leurs productions, mais aussi tout le tissu des relations interpersonnelles de l’artiste avec les amis qui lui ont offert des copeaux pour apporter leur pierre – en l’occurrence leur bois – à l’édifice. Il est donc ici question de cette profondeur mémorielle que James Joyce revendiquait pour toute production artistique : « La question primordiale concernant une œuvre d’art est celle de la profondeur de la vie dont elle est issue[5]. » Profondeur que notre artiste fait resurgir vers la surface tout en tentant de la dissimuler, comme Hugo von Hofmannsthal le recommande : « Il faut cacher la profondeur. Mais où ? À la surface[6] ! » Notons enfin que, dans Le temps d’un geste, se répondent en écho les deux procédés traditionnels de la sculpture : soustractif pour la taille directe génératrice des copeaux, puis additif chez notre artiste… Retrait puis ajout… La boucle est bouclée…
Dans le même état d’esprit, Ardente, 2016, retravaillée en 2023, est aussi une grande pièce suspendue, non pas murale, comme la précédente, mais en volume. De presque trois mètres de hauteur, elle évoque une grappe ou un grand poumon en expansion, rongé par un feu intérieur. J’y vois une résonance inversée à un des Soffi, 1978, de Giuseppe Penone. Inversée car posé au sol, massif, stable et compact chez l’aîné, suspendu, à clairevoie, animé et presque calligraphique chez Pascale Ract, mais affectant la même forme générale. On peut aussi y voir un buisson qui brûlerait sans se consommer, comme celui de Moïse, sur le mont Horeb, au pays de Madian, dans l’épisode relaté dans le Pentateuque[7], ce qui justifie son titre. Cette pièce est réalisée avec des lamelles de ce bois de placage utilisé en ébénisterie. Elles sont de trois essences différentes : sycomore, chêne fumé, noyer. La plus sombre, en haut de l’installation, donne l’illusion des traces d’une combustion qui pourrait se propager vers le bas. Ici, la matière utilisée résulte de plusieurs étapes de fabrication complexes – industrielles et non artisanales, cette fois-ci – avant d’être détournée de sa finalité au moment où l’artisan ébéniste aurait pu se l’approprier… Elle est en expansion dans l’espace plutôt qu’être collée, comme laminée sur une surface plane, elle respire plutôt qu’être écrasée… Ici encore, la lecture de l’œuvre nous entraîne dans celle d’une multitude de strates sous-jacentes… De cette pièce, essentielle dans sa production, Pascale Ract dérive des objets beaucoup plus petits, réalisés dans la même technique : ses Coups de foudre. Ce sont des flammèches, escarbilles ou brandons qui auraient jailli, telles des météorites, du noyau en fusion d’Ardente…
Lors de ma visite d’atelier, j’avais aussi remarqué une autre série de pièces en bois, de petites dimensions, celles-ci, non pas suspendues mais posées sur des socles de fortune ou au sol : la série des six sculptures en taille directe et assemblage Au fil de l’eau, 2020-2021. Leur matière première provient d’un ensemble de poutres en cèdre, récupérées sur un parking où elles étaient exposées aux intempéries, à la pluie, surtout. Leur cœur commençait à subir un processus de désintégration, de pourrissement. Quand l’artiste les trancha, elles révélèrent des motifs semblables à ceux des fossiles, mais infiniment plus fragiles et friables, lépreux… Dans Cascade, la poutre montre ses entrailles en décomposition, qui dégoulinent en un flot de menus fragments rendus solidaires par de petits fils de cuivre. Dans les Vagues ou dans Ruissellement, la structure fragilisée est contenue par des plaques de zinc gravées à l’eau-forte[8], lesquelles jouent le rôle de prothèses ou d’atèles consolidant des membres défaillants. Dans ces œuvres, les paysages intérieurs de la matière, entrent en résonance avec ceux de l’artiste qui les met en évidence, les manifeste[9]. Le regardeur ne peut s’empêcher d’établir une correspondance entre cette substance malade et ses propres membres, son corps, son esprit, eux aussi victimes des aléas du temps qu’il fait et du temps qui passe[10]… Ici, les propositions de Pascale Ract se comportent comme des miroirs réfléchissant notre condition humaine… ou nous forçant à y réfléchir… Les deux sens du mot réflexion…
Pascale Ract ne limite pas son champ d’investigation au bois. Dès 2008, sa série Les coquilles recourait à des rebuts de pierre de taille, détournés de leur sort inéluctable vers une décharge, pour réaliser, par assemblage et collage, des sphères incomplètes, comme brisées. À sa façon, l’artiste donnait ici un intérieur à un matériau naturellement dense et compact. Elle en faisait des habitacles potentiels, avec une capacité à contenir un espace vide que l’observateur peut réhabiliter ou meubler comme il l’entend. On y retrouve encore sa préoccupation constante pour le cycle de l’existence, même pour des minéraux : briser, reconstruire, briser de nouveau… Ces pièces ont été souvent présentées in situ, notamment sur une plage de Saint-Pierre-en-Port[11], en Haute-Normandie, lors d’une marée d’équinoxe. Un film en a été tourné qui sert fréquemment de toile de fond à leur présentation dans un lieu fermé, leur conférant ainsi une dimension sonore et immersive.
Un peu plus tard, dans Les bories, 2011, ce sont des éclats de marbre blanc qui sont convoqués. Les sphères sont ici complètes, matérialisant de nouveau une frontière – opaque et scintillante – entre un intérieur, dont le contenu reste mystérieux pour le spectateur, et un extérieur où il se déplace librement. Les bories, ce sont ces petites huttes rondes en pierres sèches que l’on rencontre dans le midi de la France. Elles servaient principalement à entreposer du matériel, notamment dans les vignobles, ou de refuge pour les bergers lorsqu’ils gardaient les moutons ou au temps des transhumances. Il s’agit donc d’habitacles dont l’accès n’est possible que par la pensée, maintenant le regardeur à distance… et sur sa faim… Ces boules minérales ont aussi été exposées en extérieur, notamment en 2015, au Domaine de Villarceaux, où elles jouaient avec l’eau d’une fontaine du parc. Peut-être une réminiscence de ces giardini italiens où des statues de marbre blanc ornent des bassins…
Plus récemment, depuis 2022, Pascale Ract a fait le choix d’un matériau plus rare dans la création plastique contemporaine : l’orange et ses pelures, dûment découpées, tannées et cousues. Sa nouvelle série est intitulée U.O.A.N., pour Une orange à Noël. Elle fait référence à une ancienne tradition. Dans les familles pauvres, à une époque où les oranges étaient des fruits rares et chers, les parents en offraient une à leur progéniture, en lieu et place de jouets coûteux. Deux attitudes était alors possible. La première consistait à savourer le fruit, quitte à en faire profiter les autres membres de la famille, sa structure en quartiers se prêtant bien au partage. Dans l’autre, l’enfant ému, reconnaissant et intimidé, refusait de la manger, voulant la conserver le plus longtemps possible, comme un témoignage d’amour de ses proches. Les jours et les semaines passant, l’orange commençait à se flétrir, puis à moisir, mais le petit ne pouvait se résoudre à la consommer, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus mangeable. Elle se muait alors en un souvenir de solidarité familiale en des temps difficiles[12].
On trouve ici la matérialisation de deux profils humains typiques : celui du jouisseur qui consomme, peut ou veut partager son plaisir, et celui du contemplatif qui privilégie l’idée et le sentiment à la matière. Les deux coexistent dans la série des U.O.A.N.. La première est manifestée par des pelures, la seconde par la reconstitution de fruits par couture de leurs écorces. Cette dernière opération, rappelle la pratique de conservation des têtes des guerriers vaincus par les Indiens Shuars, désignés de manière méprisante comme Jivaros par les conquistadors. Dans tous les cas, le souvenir d’une action passée, réelle ou fantasmée, est prégnant et ouvre de larges perspectives. Pascale Ract s’exprime à ce sujet : « J’ai rencontré la matière écorce d’orange un matin, à l’heure du petit déjeuner. J’ai soudain vu le grain de la peau, sa couleur si intensément inscrite dans la matière même. Cette observation a déclenché une rêverie et a convoqué l’enfance, la mienne et celle des paysans de ma famille […] Cette recherche me mène dans des endroits divers : la peau et ses altérations, la couleur-matière, le contraste orange-brûlé, les travaux de femmes l’hiver au coin du feu… l’installation qui se dessine est celle d’une évocation des esprits qui peuplent mon histoire familiale[13]. »
Dans Sculpture I, 2023, les zestes desséchés sont organisés en un treillis qui, suspendu à une potence constituée par une branche d’arbre, en font une sorte d’enseigne pour un improbable magasin distribuant des produits oniriques, plus ou moins illicites ou refoulés. Dans Sculpture II, 2023, ils se nichent, tel un amas de champignons saprophytes, dans le creux d’un tronc calciné : la vie résiste à la mort, elle en renaît… Avec Canevas I, 2023, de plus petites dimensions, ils sont liés par de la cire dans une structure qui s’apparente, à plus petite échelle, à celle de Le temps d’un geste. Cartographie nomade, 2024, la plus récente des œuvres de cette famille, nous invite à un voyage à travers des continents et des pays d’une géographie imaginaire, figurés par des pelures d’oranges cousues sur un treillage en bois qui évoque une clôture : ouverture mentale, fermeture physique… Tout un programme…
Bien au-delà d’une simple activité de recyclage de résidus – bois, pierre, pelures d’oranges… –, nous sommes, chez Pascale Ract, dans un univers de recréation plastique, de réanimation ou de revitalisation d’objets, suggérant des usages autres pour des choses qui nous sont trop familières et qui ont perdu leur âme à force d’être banalisées. On pense aux beaux vers de Lamartine :
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
qui s’attache à notre âme et la force d’aimer[14] ?
Chez elle, les rebuts de notre société servent à quelque chose. Tout ce sur quoi elle a jeté son dévolu offre, pour elle, l’occasion d’un voyage, d’une exploration dans le temps et dans l’espace. Sa démarche de réhabilitation de déchets me fait aussi penser à un propos de Roland Barthes au sujet des intellectuels : « […] ils sont plutôt le déchet de la société, le déchet au sens strict, c’est-à-dire ce qui ne sert à rien, à moins qu’on ne les récupère[15]. » Matière à méditation…
Louis Doucet, septembre 2025