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Le poil à gratter… 
Lettre d’information de Cynorrhodon – FALDAC  
www.cynorrhodon.org  


N° 165 – juin 2026  

  ISSN 2264-0363
 

Ranou Kadi
















Démasqué, 2015




Sittelle kabyle (sitta ledanti)




Tasekkurt – Perdrix de Kabylie, 2024,




Giotto – Le Prêche aux oiseaux, 1295,
Basilique Saint-François d’Assise




Mimmo Paladino – Mezzobusto con flauto e bucranio




Nature morte aux perles rouges, 2022




Paroles… Paroles… Paroles…, 2025




The King, 2025




Métamorphose, 2024,




Objet votif, 2025




Mythologie de nuit, 2024




Piégé, 2018




Chardonneret élégant, 2023




Carel Fabritius – Le Chardonneret, 1654




La fuite, 2022


La chance est un oiseau qui attend la venue de l’oiseleur.

Ausone[1]

Au plus fort de l’orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C’est l’oiseau inconnu. Il chante avant de s’envoler.

René Char[2]

C’est en mai 2021 que nous avons, mon épouse et moi, découvert le travail de Ranou Kadi, dans son atelier-demeure de La Rochelle. Il avait posé sa candidature pour exposer à macparis et nous l’avions déjà éconduit par deux fois, les années précédentes. Son dossier n’avait pas convaincu le comité de programmation de la manifestation de planifier un déplacement pour voir son travail en vrai. Ce qu’il nous montra, lors de cette visite, était bien plus convaincant que les images qu’il nous avait soumises… Preuve, s’il en fallait encore, qu’un bon book est un sésame indispensable pour pénétrer le monde très fermé de l’art contemporain…

     Les peintures – à l’huile – qu’il nous présenta étaient peuplées d’oiseaux, réels ou imaginaires, de toutes espèces, de toutes tailles. Il nous expliqua que, dès son plus jeune âge, en Algérie, il avait été fasciné par ces animaux, au point d’avoir pensé devenir vétérinaire, puis éthologue, avant de se tourner vers les beaux-arts. Cette passion initiale pour le comportement de la gente ailée se manifestait dans la quasi-totalité de ses œuvres. Il dotait ses sujets de personnalités fortes et marquées, par leur stature, leurs poses souvent figées, dignes, fières, et leur regard scrutateur qui soutenait celui du spectateur. C’étaient donc de véritables portraits de personnalités affirmées, douées d’une intelligence propre et d’une capacité d’introspection qui n’avaient rien à envier à celles des humains. Les fonds, denses et sensuellement texturés, globalement monochromes, soulignaient cette nature. Parfois, quelques accessoires, peints ou collés, établissaient un pont entre le monde animal et celui des humains. Ailleurs, le recours à des bitumes ou à des matériaux dont les volatiles tentaient vainement de s’extraire – comme dans la toile Démasqué, 2015 – évoquait une catastrophe écologique de triste mémoire. Au terme de cette visite, nous avions pris la décision collégiale de l’exposer…

     Ranou Kadi est né à Alger en 1960, dans une famille d’origine kabyle. C’est en Kabylie, en vacances auprès de son oncle, que, selon ses propos, il découvre le sens de la liberté au contact de la nature[3]. Il évoque encore aujourd’hui, non sans un brin de nostalgie, ses sorties de chasse à la perdrix et sa fascination pour ces prises, se souvenant encore des pattes d’un rouge intense et du plumage soyeux de cet oiseau endémique[4]. C’est de cette époque que date sa passion pour l’observation du vivant, laquelle resurgira, bien plus tard, dans ses peintures. Par exemple, sa toile Tasekkurt – Perdrix de Kabylie, 2024, qui désigne, en langue tamazight[5], cet oiseau tacheté mais aussi une jolie fille, montre ce bel animal, cadré à gauche dans une grande peinture à dominante bleue, marquée par une seule ligne séparant le sol de ce qui pourrait être un ciel vide. Une jolie fille, sans le moindre doute, qui fait même de l’œil au spectateur…

     L’anthropomorphisation des oiseaux n’est pas un phénomène nouveau dans les arts. Donner la parole aux oiseaux pour en faire des êtres plus raisonnables que les humains n’est pas une démarche récente. Déjà, Aristophane, au Vsmall>e siècle avant notre ère, dans sa comédie Les Oiseaux[6], mettait en scène deux Athéniens qui, dégoûtés de leur ville corrompue et en guerre, fondaient une cité[7] au pays des oiseaux, lesquels devenaient de nouveaux dieux pour remplacer ceux de leur ville de naissance. En 1920, Walter Braunfels en faisait un opéra – Die Vögel – dans lequel le roi Huppe règne avec nonchalance sur le monde des volatiles. Les deux humains le corrompent pour qu’il devienne autoritaire et prenne le pouvoir… source de catastrophe et du retour piteux des deux corrupteurs dans la ville dont ils sont partis. Au XIIe siècle de notre ère, le poète persan soufi Farid al-Din Attar[8] écrivait, en 1177, sa grande épopée La Conférence des oiseaux[9], une allégorie dans des oiseaux pèlerins, sous la conduite de leur chef, une huppe, vivent des aventures fantastiques à la recherche d’un roi introuvable. Le titre de cette œuvre fait référence au verset 16 de la sourate 27 du Coran : « Salomon hérita de David et il dit : Ô vous les hommes ! On nous a appris le langage des oiseaux, nous avons été comblés de tous les biens : voilà, vraiment, une grâce manifeste[10]. » Plus tard, dans son opéra Siegfried, Richard Wagner donne à son héros éponyme la capacité de comprendre le langage des oiseaux, après avoir porté à ses lèvres une goutte du sang du dragon Fafner qu’il vient d’occire… Opération salutaire qui lui fera échapper au piège mortel tendu par le nain Mime. Sans oublier saint François d’Assise qui prêchait aux oiseaux, mis en musique de façon inoubliable par Olivier Messiaen[11], grand ornithologue devant l’Éternel, lequel déclarait : « Dans la hiérarchie artistique, les oiseaux sont les plus grands musiciens qui existent sur notre planète. Ils nous donnent des leçons de rythme et de mélodie, ils sont inépuisables[12]. » Sous l’influence de ses frères ailés, comme les nommait le saint d’Assise, le musicien peut se faire peintre. Le peintre peut donc aussi devenir musicien… Tout ceci est résumé par un propos de Jacques Prévert : « Tous les oiseaux font de leur mieux ils donnent l’exemple[13]. » Et Boileau, bien avant lui, de déclarer :

         De tous les animaux qui s’élèvent dans l’air,
         Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
         De Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome,
         Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme[14].

Ranou Kadi se situe clairement dans cette lignée, combinant le regard d’un ornithologue à celui d’un philosophe et moraliste. Si l’on en croit Ausone, cité en exergue du présent texte, l’artiste, devenu oiseleur aurait trouvé sa chance…

     Cette chance est, cependant, venue assez tardivement, puisque, pendant des années, après avoir été caricaturiste pour la presse régionale, notre artiste a pratiqué une peinture abstraite, alors à la mode, qui lui valut quelques distinctions. Ce n’est qu’en 2010, selon ses propos[15], en découvrant le bronze Mezzobusto con flauto e bucranio de Mimmo Paladino – un buste d’homme, une longue flûte à la bouche, dont l’autre extrémité repose sur un bucrane – qu’il commença à introduire des êtres animés dans sa peinture, pour, dit-il, s’intéresser aux liens culturels qu’ils tissent avec l’être humain de manière à médiatiser cette relation[16]. L’oiseau s’imposait alors, comme une réémergence de souvenirs d’enfance. Cette sorte de greffe lui permit de concilier la représentation avec ses recherches formelles, de faire entrer le vivant dans ses peintures, d’enraciner ses motifs dans une expérience vitale, peut-être aussi de le rassurer au plus fort de l’orage, si l’on en croit le propos de René Char mentionné plus haut.

     Sa Nature morte aux perles rouges, 2022, est, à quelque distance de cette révélation, une sorte de résurgence de cette image : un oiseau au long bec incurvé vers le bas, un collier de perles rouges à la base du cou, un grand vide en guise de corps, puis, en bas du tableau, des serres qui l’identifient comme un prédateur. Cette absence de cage thoracique, comme dans le bronze de Mimmo Paladino, me fait penser à un propos de Victor Hugo au sujet de l’âme : « C’est le seul oiseau qui soutienne sa cage[17]. » De cage, il est rarement question dans les œuvres de Ranou Kadi. Il a probablement fait sien le propos de Jacques Prévert : « Un seul oiseau en cage la liberté est en deuil[18]. » Une exception, cependant avec son installation Paroles… Paroles… Paroles…, 2025, dans laquelle c’est un oiseau moqueur et chanteur qui a encagé des êtres humains. Peut-être un écho à Victor Hugo qui écrivait : « En amour, il arrive quelquefois que l’oiseau prend l’oiseleur[19] » ou, plus simplement, un juste retour des choses avec une inversion des rôles : l’encageur encagé.

     Certaines des figurations de Ranou Kadi peuvent inspirer une forme de peur, d’angoisse, de dégoût ou de rejet. Il impute notamment ce sentiment au film d’horreur Les Oiseaux[20] d’Alfred Hitchcock. Il se déclare, cependant, intéressé par cette relation de rejet de l’altérité car elle le force quand même, dit-il, à considérer l’autre plutôt que l’ignorer avec dédain. Ses toiles The King, 2025, et Métamorphose, 2024, me semblent caractériser cette forme d’exorcisme, ce refus de sombrer dans les abysses du repli identitaire.

     Au-delà de l’ouverture vers autrui, j’y vois aussi une incitation à envisager les inévitables fins dernières avec une certaine sérénité. L’oiseau symbolisant la mort est assez fréquent dans la littérature. Le surréaliste belge Achille Chavée n’écrivait-il pas : « la mort est un petit oiseau qui chaque jour vient se désaltérer dans ta coupe de vin[21] » ou encore « quand l’oiseau du futur replie ses ailes, nous tombons dans l’abîme[22]. » C’est de cet abîme que la peinture de Ranou Kadi veut nous préserver... Avec un appel à la prudence, comme Shakespeare nous l’apprend : « L’oiseau qui a été englué sur un buisson, les ailes tremblantes se défie de tout buisson[23]. »

     Il y a aussi, chez notre artiste, dans sa volonté de simplification des formes, dans le hiératisme de ses sujets, une dimension sculpturale qui trouve ses sources dans la statuaire égyptienne. On pense inévitablement à Horus le faucon, Thot l’ibis, Nekhbet le vautour… Le titre de la toile Objet votif, 2025, parle de lui-même. Mythologie de nuit, 2024, avec ses deux oiseaux de profil, figés dans une marche processionnelle, sur fond noir, pourrait avoir été conçu comme un hiérogramme par un antique scribe égyptien.

     Devant ces toiles, le spectateur est alors obligé de s’interroger sur le sort réservé à ces êtres, autrefois déifiés et désormais voués à une destruction stupide et aveugle… Pour tenter de nous sensibiliser à cette cause vitale, Ranou Kadi n’hésite pas à nous soumettre des images explicites et cruelles. Piégé, 2018, met en scène des plumes multicolores prises dans une tapette à souris. Chardonneret élégant, 2023, comme un écho au célèbre Chardonneret, 1654, de Carel Fabritius, montre, non sans une féroce ironie, le bel oiseau pris dans les mors d’un piège métallique. Ailleurs, le rôle destructeur de l’Homme sur son environnement est plus suggéré qu’asséné, mais il n’en est pas moins prégnant. La toile La fuite, 2022, me semble rien résumer le refus de prendre en compte l’inacceptable. Sur un fond noir, non pas un oiseau mais un primate, assis dans un grand bol vert, contemple une échelle verticale, sur laquelle une corde à nœuds rouge descend : préparation d’un suicide ou d’une exécution capitale par pendaison ? Toutes les lectures sont possibles…

     Mieux que je pourrais le faire, Ranou Kadi précise sa pensée : « Je me questionne sur notre devenir dans un monde où l’Homme détruit sans vergogne des écosystèmes entiers (disparition d’espèces d’oiseaux). Comment cet état de fait ne peut-il pas se retourner contre nous ? L’Homme paraît incapable de cohabiter de façon raisonnée avec le vivant (et notamment l’animal) qu’il détruit par l’usage abusif de ce qu’il considère être des ressources. L’image d’oiseaux personnifiés nous renvoie à notre propre existence et à notre place dans ce monde que nous partageons avec le vivant. Mon objectif est de chercher une forme d’esthétique plastique qui exprime l’état de ma pensée autour de ces différents questionnements, de les délivrer de façon poétique à la suite d’un cheminement introspectif. Autant de réflexions qui confortent mon idée selon laquelle les êtres à plumes sont une merveilleuse porte d’entrée pour explorer la beauté du monde et ainsi prendre conscience du tout que nous formons (en dehors de cette vision hégémonique). En filigrane, j’interroge notre impuissance à endiguer cette sixième extinction. Voir des espèces d’oiseaux disparaître, c’est un appauvrissement de notre champ sonore et visuel, c’est constater notre propre désenchantement. L’art que je développe peut favoriser une prise de conscience quant à la place de l’être humain trop souvent perçue comme hégémonique, pointer l’intelligence d’autres êtres vivants, donner à voir autrement pour changer la posture du regardeur[24]… » Tout est dit…

Louis Doucet, octobre 2025



[1] Épigramme souvent attribuée à Ausone, mais ne figurant pas dans le corpus de ses œuvres complètes.
[2] In Les Matinaux, 1950.
[3] Correspondance avec l’artiste, 2025.
[4] Ibidem. De fait, la perdrix de Kabylie n’est pas endémique car on la trouve un peu partout au Maghreb. La sittelle kabyle (sitta ledanti), découverte en 1975 est l’unique espèce d’oiseaux endémique d’Algérie, où elle ne peuple plus que certaines forêts de conifères du nord du pays.
[5] ⵜⴰⵙⴻⴽⴽⵓⵔⵜ
[6] Ὄρνιθες, 414 avant J.-C.
[7] Νεφελοκοκκυγία, littéralement Coucouville-les-Nuages.
[8] فَریدالدّین ابوحامِد محمّدعطّار نِیشابوری
[9] منطق الطیر en farsi.
[10] ٱلْمُبِينُ ٱلْفَضْلُ لَهُوَ هَٰذَا إِنَّ شَىْءٍ كُلِّ مِن وَأُوتِينَا ٱلطَّيْرِ مَنطِقَ عُلِّمْنَا ٱلنَّاسُ يَٰٓأَيُّهَا وَقَالَ دَاوُۥدَ سُلَيْمَٰنُ وَوَرِثَ
[11] Saint François d’Assise, opéra achevé en 1983.
[12] Propos rapporté par Claude Samuel in Permanences d’Olivier Messiaen, 1999.
[13] In Paroles, 1946.
[14] In Satire VIII, 1667.
[15] Op. cit.
[16] Ibidem.
[17] In Les Misérables, 1862.
[18] In Fatras, 1966.
[19] In Moi, l’amour, la femme, 1870.
[20] The Birds, 1963.
[21] In Décoctions, 1964.
[22] In Décoctions II, publication posthume en 1974.
[23] In King Henry VI – Part 3, créé en 1592 et publié en 1595 :
         The bird that hath been limèd in a bush,
         With trembling wings misdoubteth every bush.

[24] Op. cit.


Dominique
DE BEIR
Élodie
BOUTRY

DELNAU
Eugène
LAMBOURDIÈRE


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