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Le poil à gratter… 
Lettre d’information de Cynorrhodon – FALDAC  
www.cynorrhodon.org  


N° 162 – mars 2026  

  ISSN 2264-0363
 

Caroline Kennerson














Chœur, 2021





Chœur 3, 2024





Chœur (écorce 5), 2024





Chœur – Khoros trio, 2025





Chœur – Khoros trio, 2025





Hybride (arbre-squelette), 2024





Hybride (arbre-neurones), 2025





À l’ombre des jeunes filles en fleur, série Se mettre au vert, 2018





In memoriam, 2025





Articulation, 2022





Sans titre, fleur, 2018





Respire 1, 2020





Je suis végétal 1, 2023





Adventices – Stellaria media, 2025





Adventices – Achillea millefolium, 2025

Le microcosme et le macrocosme sont construits exactement selon le même plan, et dans le microcosme, nous ne connaissons qu’une partie, la partie centrale. Nous ne connaissons ni le subconscient, ni le superconscient. Nous ne connaissons que le conscient.

Swami Vivekananda[1]

Ce n’est qu’en 2024 que j’ai redécouvert le travail de Caroline Kennerson dont je n’avais, jusqu’alors, vu que de temps à autre, des productions isolées. Sa série Chœur, qu’elle exposait lors de la session d’automne de macparis, illustrait, une fois de plus, son intérêt de longue date pour les aspects invisibles de la vie, empruntant des images au milieu médical ou scientifique, qu’elle combine avec des structures imaginaires, issues de son expérience personnelle, subvertissant ainsi les notions d’échelle, d’intérieur et d’extérieur.

     Devant les grands dessins verticaux – près de trois mètres de hauteur – de cet ensemble, se terminant en rouleau au sol, comme pour marquer leur incomplétude à moins que ce ne soit un clin d’œil à l’art japonais, le spectateur ne saurait dire, a priori, s’il s’agit de macrocosme ou de microcosme, de la voûte céleste ou d’un bouillon de culture… Il se trouve ainsi, si l’on en croit le mystique hindou cité en exergue de ce texte, dans cette partie centrale, celle de la conscience, tenaillée entre subconscience et superconscience. Si l’on s’en tient au monde occidental, ses travaux feraient écho à la réflexion d’Angelus Silesius : « Dans un grain de sénevé, si tu veux bien le comprendre, se trouve l’image de toutes les choses supérieures et inférieures[2] » ou encore au silence effrayant des espaces infinis[3] de Blaise Pascal et à ses considérations sur le minuscule ciron[4], cet acarien du fromage.

     Certaines des pièces de la série Chœur sont réalisées sur du papier japonais contrecollé sur une écorce, support éminemment périssable. Qu’il s’agisse de productions sur papier ou sur bois, l’artiste déclare travailler, dans une attitude contemplative, à rendre visible ce qui nous échappe. Elle se pose ainsi en véritable émule de Pascal : « Que l’homme contemple dans la nature entière dans sa haute et pleine majesté[5]. » Elle associe des formes invisibles à l’œil nu, réelles mais insoupçonnables, avec d’autres plus familières, encourageant le spectateur, déstabilisé par cette très freudienne inquiétante familiaritédas Unheimliche[6] –, à ralentir, à s’arrêter, à prendre son temps, à sortir de sa zone de confort perceptive, à créer des associations entre ces images dont la rencontre n’est peut-être pas aussi fortuite qu’il pourrait le penser…

     Caroline Kennerson procède soit par juxtaposition soit par hybridation d’éléments des mondes animal et végétal pour faire surgir, révéler – au sens photographique de ce mot – des relations et des similitudes insoupçonnées, mais pourtant latentes dans l’inconscient collectif, entre des éléments du vivant. Ceci explique leur aspect souvent dérangeant, dans la mesure où l’artiste remet en cause de fausses certitudes fortement ancrées chez chacun d’entre nous.

     La série Khoros trio, 2025, prolongement de Chœur, relève du premier mode en rapprochant trois éléments appartenant à des règnes différents. Ici, par exemple, une morille, une cellule cancéreuse en état de dormance et l’arbuste communément appelé pelote d’épingles, ailleurs un neurone, une cellule végétale et un champignon. Ce sont des dessins sur de petits disques de plâtre qui évoquent les boîtes de Petri, leur conférant ainsi une connotation scientifique et expérimentale. L’hybridation est de rigueur dans les dessins de la série Hybride, 2024-2025. On y découvrira, par exemple, un Arbre-squelette, 2024, ou un Arbre-neurones, 2025. De nouveau la confrontation du microcosme et du macrocosme…

     Je vois, dans ces associations d’images entretenant des affinités formelles, comme une transposition, dans le monde de la biologie, du Bilderatlas Mnemosyne d’Aby Warburg qui proposait une histoire comparative de l’art basée uniquement sur des rapprochements d’images collectées çà et là. À l’instar de son aîné, en mettant en évidence et cultivant les ressemblances, Caroline Kennerson suscite des interrogations sur les rapports entre les règnes du vivant humain, animal, végétal, minéral…

     Ces préoccupations ne sont pas récentes, chez notre artiste. Déjà, en 2018, dans sa série Se mettre au vert, elle gravait des motifs végétaux sur d’anciennes radiographies au sel d’argent rétroéclairées, préalablement découpées en cercle, comme, plus tard, les tondi de Khoros trio. On pouvait ainsi découvrir À l’ombre des jeunes filles en fleur des grains de pollens de géranium gravés sur une radiographie de crâne d’enfant, Automne malade, la surface d’une feuille, vue au microscope, mettant en évidence ses poils, sur une radiographie de crâne humain, ou La dame aux camélias, une coupe de tige de camélia sur une autre radiographie de crâne humain… L’imagerie scientifique était déjà, pour elle, un moyen de révéler l’invisible en générant de nouvelles formes plastiques. Il ne s’agissait pas, ici, de microcosme, mais des images de notre propre intériorité, de notre intimité corporelle, suscitant, par leur beauté formelle, un phénomène d’attraction mêlée de répulsion, d’admiration et de répugnance… une nouvelle manifestation d’inquiétante familiarité, déjà mentionnée, devenue prégnante dans ses travaux.

     Plus récemment, la série In Memoriam, combine des ossements animaux trouvés dans la nature avec des éléments végétaux. Ainsi, la colonne vertébrale d’un squelette de faon, combinée avec une plante cueillie dans le voisinage immédiat du lieu de sa découverte, plantée dans un pot de fleur, donne naissance à une très dérangeante proposition. Plus tôt, Articulation, 2022, juxtaposait un os collecté dans la forêt à un morceau de bois affectant une forme voisine, les deux étant gravés de motifs à l’encre de Chine. Il en résultait une profonde ambiguïté sur la nature des deux composantes de cette étrange sculpture.

     Au-delà du memento mori, ces œuvres illustrent le cycle de vie et la notion de régénérescence, mais aussi, dans leur biodégradation, l’interdépendance des espèces animales et végétales. Tout comme ses grands dessins de la série Chœur, ces œuvres – et beaucoup d’autres chez Caroline Kennerson – figurent sa vision de la biocénose, l’ensemble des organismes vivants coexistant dans un écosystème donné, leurs organisations et interactions. Dans cette nouvelle génétique, créée de toutes pièces, on voit une claire incitation à transposer ces notions à notre échelle, à plonger dans notre intime mais, aussi et surtout, à repenser notre rapport à l’Autre, à mettre en évidence l’interdépendance vitale des divers constituants de notre humanité. La sensibilisation à l’altérité reste toujours centrale chez notre artiste…

     J’ai évoqué l’ambiguïté cultivée par Caroline Kennerson dans ses productions. Par exemple, le dessin Sans titre, fleur, 2018, peut être aussi interprété comme figurant une danseuse, émule et suiveuse de Loïe Fuller. Ailleurs, ceux de la série Respire, 2020-2021, peuvent indifféremment se lire comme la transposition d’une radiographie pulmonaire humaine ou comme la représentation d’un lichen, extraite d’un improbable atlas de botanique[7]. L’artiste revendique haut et fort cette démarche qui n’a rien de confusionnel : « L’ambiguïté dans mes dessins me permet une ouverture vers l’imagination […] C’est aussi une invitation au spectateur à y voir complètement autre chose et à emmener les choses ailleurs, dans son univers personnel. Une fois cette ouverture posée, on peut l’appliquer un petit peu partout et laisser divaguer son imagination. J’essaie aussi de provoquer l’émerveillement par la minutie du dessin et par la richesse des détails[8]. »

     Dans les œuvres de Caroline Kennerson, la fragilité est érigée en valeur cardinale, notamment dans ses fines céramiques, comme Je suis végétal 1, 2023, biscuit figurant une feuille de rhubarbe sur laquelle est gravée une hélice d’un ADN à identifier. Ces œuvres et beaucoup d’autres soulignent en effet la vulnérabilité de toutes les formes du vivant et incitent ceux qui les admirent à en prendre soin, même des plus banales, celles du quotidien. Et l’artiste d’ajouter : « D’où une prise de conscience de la fragilité du monde et de la nécessité d’en prendre soin. À l’heure du bouleversement climatique et des transformations qu’il a sur les milieux naturels, [m]es œuvres nous engagent à regarder avec humilité les formes minuscules et à considérer avec respect les interactions entre le végétal, l’animal, le minéral, la vie sous terre et dans la mer[9]. »

     La glorification de l’altérité, que nous avons déjà relevée, fait écho, dans le titre de l’œuvre que nous venons de mentionner, à l’injonction Je est un autre de Rimbaud[10]. Caroline Kennerson la fait sienne, notamment quand elle déclare : « Il est nécessaire de se décentrer de soi-même et de s’ouvrir à l’autre et j’ai envie de partager ce besoin avec le spectateur. Il m’importe de souligner la nécessaire humilité de la place de l’homme parce qu’on s’est souvent mis au sommet de la pyramide. C’est pourquoi je souligne les interconnexions, le fait qu’on n’est rien sans les autres. On ne respire pas sans les végétaux, on ne vit pas sans le reste du vivant. Ce qui nous remet un petit peu à notre place, dans l’écosystème global, inverse un petit peu la hiérarchie, voire la supprime[11]. » D’où son intérêt pour les choses ordinaires, sa volonté de mettre en évidence la beauté dans le banal, celle qui échappe à la plupart d’entre nous. En la décontextualisant, elle provoque ce choc d’inquiétante familiarité, dont j’ai déjà fait état.

     Il s’agit aussi d’un appel à une certaine modestie, à cette humilité souvent invoquée par l’artiste, dont Angelus Silesius, déjà cité, déclarait : « L’humilité est le fond, le couvercle et le coffre dans lesquels les vertus se trouvent et sont enfermées[12]. » Celle-ci se double d’une patience – plusieurs mois pour réaliser un grand dessin de la série Chœur – aux antipodes de l’instantanéité superficielle des œuvres vides de sens de beaucoup trop de plasticiens de notre temps, plus faiseurs que penseurs… Patience et lenteur qui font de ses productions des mémoriels de plusieurs temporalités : celle de la collecte des matériaux dans la nature, de leur stockage en attente d’une possible utilisation, de leur (s)élection, de leur longue observation, de leur prise en compte dans un minutieux dessin… puis d’une invitation à une lente lecture – une dégustation, pourrait-on dire – par le regardeur. Elle déclare ainsi : « Je porte une grande attention à l’objet observé, ce qui active la possibilité de m’immerger, de faire corps avec la forme que je dessine. J’invite par ailleurs le spectateur à ralentir, à poser son regard. Plus le dessin va être minutieux et riche, plus il va être invité à s’arrêter et à prendre le temps d’en découvrir les différents détails[13]. »

     Dans sa série la plus récente, Adventices, 2025, dessins qui convoquent de nouveau la couleur, Caroline Kennerson représente un spécimen végétal sous plusieurs points de vue, comme pour une planche d’un atlas botanique. Il s’agit toujours, dans sa démarche, de valoriser la banalité de choses modestes que tout le monde ignore ou néglige. Pour réaliser ces œuvres, elle a encré de fragiles feuilles de papier de Chine, puis les a fait sécher sur de l’herbe ou sur des arbres, avant de les froisser et de les imprégner de nouveau de couleurs, jusqu’à ce que le motif se confonde avec son environnement. Une fois repassée, la feuille nous confronte à un support doublement mémoriel : il conserve la trace de son sujet et de son biotope, mais aussi du long processus qui lui a donné naissance. Nature, végétation, environnement, hybridation, modestie, fragilité, mémoire, intervention humaine, émerveillement, souci des autres… la plupart des ingrédients des œuvres de notre artiste se trouvent ainsi réunis dans ces derniers travaux…

     Caroline Kennerson se plaît à citer Jean-Luc Nancy : « Le corps est l’extension de l’âme jusqu’aux extrémités du monde, jusqu’aux confins du soi, l’un dans l’autre intriqués et indistinctement distincts, étendue tendue jusqu’à se rompre[14]. » Nous mener jusqu’à ce point de quasi-rupture, telle est la gageure, réussie, de cette plasticienne qui nous interpelle avec tact, sensibilité, discrétion et intelligence.

     J’ai convoqué, dans ce texte, plusieurs mystiques de religions et de sensibilités différentes : Swami Vivekananda, Angelus Silesius, Blaise Pascal… Ce n’est pas un hasard car, sans le moindre doute, le travail de notre artiste s’inscrit dans une très platonicienne mystique panthéiste, laquelle irrigue notamment, depuis des siècles, la philosophie, la littérature et la poésie de langue allemande. Elle déclare d’ailleurs volontiers : « Lorsque je dessine, je m’oublie et entre dans une sorte d’autohypnose[15]. » Transposant la déclaration du grand poète Friedrich Hölderlin, je parle de mystères, mais ils le sont[16], on pourrait dire de Caroline Kennerson : elle dessine des mystères, mais ils le sont

Louis Doucet, août 2025



[1] “The microcosm and the macrocosm are built on exactly the same plan, and in the microcosm we know only one part, the middle part. We know neither the sub-conscious, nor the super-conscious. We know the conscious only.” A Study Of The Sankhya Philosophy, 1896, in Complete Works of Swami Vivekananda, 2.6.12.
[2] „Jn einem Senffkörnlein / so du’s verstehen wilt /Jst aller oberern und untrern dinge Bild“, in Cherubinischer Wandersmann, IV.161, 1657.
[3] « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », in Pensées, Brunschvicg 206, édition posthume de 1897.
[4] « Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il connaît les choses les plus délicates. Qu’un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome », in Pensées, Brunschvicg 72, édition posthume de 1897.
[5] Ibidem.
[6] Das Unheimliche, 1919, expression difficilement traduisible en français, dont la meilleure approximation pourrait être le Non-familier. Cette notion a été initialement définie par Ernst Jentsch dans son Zur Psychologie des Unheimlichen, 1906.
[7] Ambiguïté encore, car j’y avais vu un réseau souterrain de racines et de radicelles, avant que l’artiste me sorte de mon erreur.
[8] In entretien avec Pauline Lisowski, 2025.
[9] Ibidem.
[10] « Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait », in lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871, et « Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute », in lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871.
[11] Op. cit.
[12] „Die Demut ist der Grund / der Dekkel / und der schreyn / Jn dem die Tugenden stehn und beschlossen seyn“, op. cit. I.94.
[13] Op. Cit.
[14] In L’extension de l’âme, 2005.
[15] Op. cit.
[16] „Ich spreche Mysterien, aber sie sind“, in Hyperion oder der Eremit in Griechenland, I-2, 1797-99.


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